Bouquetin à Champagny le Haut en SAVOIE LIBRE

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mercredi 28 mars 2012

DOMINIQUE STRAUSS KAHN, LIBERTE EXPRESSION, SEXE, PROSTITUTION, LIBERATION, ECHO DES MONTAGNES, JEAN QUATREMER, FREDERIC BERGER


"Sexe, mensonges et médias". L'affaire DSK à charge contre la presse française

Jean Quatremer, journaliste à Libération, avait dénoncé les comportements sexuels de DSK en 2007. "Il draguait lourdement des conseurs journalistes". Interview d'un chroniqueur qui décortique l'esprit de révérence à la française, et qui cloue au pilori les liaisons toujours dangereuses entre presse et pouvoir.
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Rien ne prédisposait Jean Quatremer à s'intéresser aux pratiques sexuelles de DSK. Spécialiste des questions européennes, auteur du blog "Coulisses de Bruxelles" pour Libération, le journaliste est pourtant très vite choqué par l'attitude leste de DSK à l'égard de consoeurs. "Ce n'était pas un scoop! Tout le monde était au courant. Personne ne disait rien", s'exclame-t-il aujourd'hui. En 2007 déjà, quatre ans avant que l'affaire du Sofitel n'éclate à New York, il brise l'omerta en évoquant sur son blog le problématique "rapport aux femmes" du socialiste alors en lice pour occuper le poste de directeur du FMI. Aujourd'hui Jean Quatremer revient sur les liaisons dangereuses entre presse et pouvoir politique. Il publie "Sexe, mensonges et médias", un livre à charge contre le paysage médiatique à la française. Interview décryptage. 

Jean Quatremer, vous dénoncez en 2007 déjà les pratiques sexuelles de DSK. Quel était votre but à ce moment là?

J'ai écrit ce que tout le milieu connaissait. J'avais assisté à deux scènes notamment où Dominique Strauss Kahn draguait lourdement des consoeurs. Mes collègues ont confirmé ces habitudes. Lorsque j'écris en 2007 sur les pratiques douteuses de DSK, mon but n'est pas de mener une enquête sur sa vie privée. Comme il était candidat à la direction du FMI, j'avais voulu mettre en perspective une réalité culturelle. Si DSK pouvait être taxé de latin lover en France, il était à parier que son attitude allait lui amener les pires ennuis aux USA, où l'on ne plaisante pas avec le harcèlement sexuel.

Le moins que l'on puisse dire c'est que vous avez été peu suivi à ce moment là. Même votre journal Libération ne publie pas l'information...

Laurent Joffrin, mon patron de l'époque, depuis retourné au Nouvel Observateur, n'a pas donné suite à mon blog. Mes collègues se sont montrés critiques. Il ne m'ont en tout cas pas apporté leur soutien. Comme je vis à Bruxelles, je reste relativement éloigné des séances de rédaction et du microcosme parisien. Mon journal n'évoquera même pas l'incident dans le portrait qu'il fera de DSK suite à son élection à la direction du FMI en automne 2007. Une façon comme une autre de me rappeler que j'avais franchi la ligne jaune.

Et quelle est-elle cette ligne jaune?

La séparation entre vie politique et vie privée. La presse française a derrière elle une longue histoire de soumission à l'égard du pouvoir. En raison d'un scandale visant son épouse, Georges Pompidou a fait voter une loi en 1970 qui introduit la protection de la vie privée. Il s'agit de l'article 9 du code civil. Même le sénat avait mis en garde contre cette loi, attirant l'attention sur le fait qu'elle bâillonnait dangereusement les médias. Depuis l'omerta s'est installée. Tout ce qui touche au sexe, à la santé à l'argent à été banni de la sphère politique. En 40 ans, cet article est devenu une sorte de surmoi agissant sur les journalistes français. Or, cet article n'existe nulle part ailleurs en Europe. La Cour européenne des droits de l'homme l'a réduit à néant. Tous les juges rejettent les plaintes à partir du moment où une information relève de l'intérêt général. Lorsque Marie Drücker et François Baroin ont porté plainte contre les journaux qui avaient révélé leur liaison, le juge a rejeté la plainte. S'ils avaient pu le faire, Anne Sinclair et DSK auraient également porté plainte contre moi en 2007. Ils savaient qu'ils ne pouvaient rien. Pire: qu'ils couraient le risque que des affaires éclatent au grand jour...

Il ne devrait plus y avoir, selon vous, de garde-fous entre vie privée et vie publique?

Je pense effectivement qu'il faut rompre cette omerta. La vie privée des hommes politiques n'est pas forcément leur intimité. Il y a forcément interférence entre vie privée et publique. Il n'y a que dans les régimes autoritaires que le pouvoir est opaque et la société transparente. Nicolas Sarkozy a reconnu il y a quelques jours seulement qu'au moment de son élection, il allait très mal essentiellement en raison de ses problèmes de couple avec Cécilia. On connaît la suite: le Fouquet, le yacht de milliardaire...Cette affaire privée a eu un impact considérable sur son quinquennat. Publier ces faits était d'intérêt général.

Des frontières existent cependant. Beaucoup de journalistes françaises ont dû mettre fin à leur carrière en raison de leur liaison avec un homme politique...

Pour une relation connue, combien reste dans l'ombre! Lorsque j'entends Audrey Pulvar interviewer Jean-François Coppé chez Ruquier, j'entends Arnaud de Montebourg infliger ses questions. Sur ce terrain là, il y a véritablement de quoi être choqué. Les relation amicales ou amoureuses entre politiques et médias sont ravageuses. Lorsqu'on est journaliste politique, il y a des ponts à ne pas franchir ou à couper. On ne part plus en vacances ensemble, on ne s'affiche pas aux fêtes ou aux anniversaires, car on ne peut en aucun cas séparer l'affect et l'exercice du métier. Le mariage entre Christine Ockrent et Bernard Kouchner a sonné le glas. Ce cas de figure nous ramène carrément à la Corée du Nord.

Lorsqu' a éclaté en mai 2011 le scandale DSK a New York que vous êtes vous dit?

Je ne suis pas fondamentalement tombé des nues. Rétrospectivement, on peut se dire que ce qui est arrivé est une aubaine pour la France. Si DSK n'était pas tombé à New York, il se serait porté candidat à la présidentielle. L'affaire du Carlton aurait sans doute explosé après les primaires. C'est une affaire d'Etat tellement importante que la droite ne se serait pas privée de la faire éclater. En bout de course, les socialistes se seraient retrouvés sans candidat à cette présidentielle. Qu'on ne vienne pas me dire qu'il s'agit uniquement de vie privée et que cela ne concerne aucunement la vie politique française.

Que pensez-vous du retour au journalisme d'Anne Sinclair?

Anne Sinclair ne peut plus être journaliste. Elle est trop impliquée. Et lorsque vous assimilez l'affaire DSK à l'affaire Dreyfuss, vous êtes tout simplement discréditée ou comme le rédacteur en chef de l’Écho des MONTAGNES, condamné sans jugement
 
Depuis l'affaire du Sofitel, la presse se déchaîne sur DSK. Il y a le scandale du Carlton, d'autres révélations. Pas un jour ne se passe sans qu'il ne défraie la chronique. N'y a-t-il pas une ligne là aussi à ne pas franchir?

DSK est devenu un sujet de fait-divers. Il n'a plus le pouvoir, il redevient simple citoyen, et donc on peut se déchaîner à l'envi. Le traitement que lui réserve aujourd'hui les médias me donne la nausée. Mais que voulez-vous, on guillotine les rois. C'est une tradition française. Et le comportement de la presse révèle quelque chose de tenace dans ce pays.

   CHANTAL SAVIOZ
NOTES: "Sexe, mensonges et médias" aux Editions Plon